Belle Morue, les extraterrestres et le reste


Philippe RICHARD


In Fiction sciences 000, mai 2026 (Projet Belle Morue, )

    Commençons par ce qui gratte : Comment rendre compte d’une avanture, d’un voyage, d’une expérience singulière ? Comment rendre compte de sa participation da,d un projet scientifique validé par des instances académiques, projet clairement sans but mais pas sans résultats mais où il est entendu que ceux-ci ne sont pas forcément probants ? Comment rédiger un texte quand on est à ce point démuni ?

   Quand Dominique De Beir, Tania Vladova et samuel Etienne m’ont proposé de les rejoindre sur le projet Belle  Morue, je ne savais pas vraiment dans quoi j’allais plonger. D’une idée théorique, la rédaction d’une proposition à la chaire Beauté.s PSL, choisissantde travailler autour de Belle Morue, je me suis retrouvé à soutenir et développer ce projet qui a finalement été retenu. Avec Belle Morue eln ligne de mire, il était évident que cela nous mènerait en Islande, la morue étant considérée dans ce pays comme une des principales richesses, comme de l’or.

    En fait, c’est l’histoire d’une première fois. Il se trouver que je suis père (retardé) de deux filles respectivement âgées de 6 ans et 10 ans et les premières fois, c’est mon quotidien. Je dois admettre qu’à mon âge, pouvoir vivre encore des premières fois personnellement ou par procuration, c’est plutôt flatteur et excitant. Je n’ai pas l’habitude de quitter mon atelier sans avoir une raison sérieuse liée à ma famille ou à mon travail artistique. Dans le passé, j’ai eu la chance de pouvoir séjourner dans quelques résidences d’artistes en bénéficiant de bourse pour développer des projets de recherche. Ce n’est pas une chose dont j’ai abusée et les quelques fois où j’ai postulé avec succès, c’était pour des projets qui me tenaient vraiment à coeur et qui ont vraiment enrichi mon travail. Cela a été particulièrement vrai lorsque je suis allé en Islande, en 1993, pour effectuer un séjour de 180 jours avec l’aide d’une bourse Villa médicis hors)les-murs dans un atelier prêté par la résidence de Straumur à Hafnarfjördur, une ville proche de Reykjavik. 

    Le résultat a donné naissance au projet intiutulé “Des mois des années”, un projet comprenant 77 bois flottés peints installés au sol, 180 bouteilles conteant chacune une petite peinture sur papier et une vidéo où l’on me voit jeter des bouteilles à la mer. Le titre vient du fait que s’il m’a fallu environ 8 mois pour réaliser ce travail, il faudra des années pour retrouver les bouteilles et qu’il restera toujours ouvert, puisqu’il est à peu près certain que la totalité des bouteilles ne pourra être retrouvée. Pour le moment, 25 ans après, environ un tiers des bouteilles soit une soixantaine, ont été retrouvée. sur les diverses côtes de l’atlantique nord. C’est à chaque fois assez excitant d’avoir des nouvelles d’une bouteille.

    Plus récemment, en 2017, j’ai été invité en résidence, à Hanoi, au Vietnam. A ce moment-là, je travaillais sur des petites oeuvres sur papier que je considérais comme des partitions imaginaires pouvant contenir en ellesl’évocation de sons ou de possibilité sonore. Dans la même résidence se trouvait un autre Français, l’artiste Bernard Pourrière, qui développait un travail de performance et d’installationd sonores. Il cherchat des moyens plastique pour rendre les sons visuels. Nous nous sommes donc erencontrés, à mi chemin dans nos recherches. Par la suite nous avons décidé de ppoursuivre ensemble ces travaux tout en continuant parallèlement nos recherches personnelles. Plusieurs séries ont vu le jour dont la dernière, Flatland, une série de pièces sérigraphiées produite par David Ritzinger à Roubaix. 

A chaque fois, ces expériences hors de l’atelier ont donné lieu à une accélération dans le travail et permis l’appartition d’idées ou de formes nouvelles. c’est la raison principale de ma participation à Belle Morue. On peut imaginer que Belle Morue au vu des déplacements physiques que le projet impose est donc une sorte de résidence mobile, vivante, tout comme les cabillauds nageant dans l’immensité de l’océan Atlantique. cette expérience fractionnée en divers rendez-vous, échanges, lectures et voyages a permis la rencontre de quatre visions, quatre sensibilités, quatre approches finalement complémentaires et complétées par les intervenants rencontrés pendant ces voyages ou invités à partager leurs propres recherches autour d’une certaine idée de la beauté, qu’elle soit animale ou simplement différente. 

Une des personnalité incontournable de cette quête a été un Islandais, Gudmundur Fertram Sigurjonsson, qui a créé l’entreprise Kerecis, d’abord basée dans les fjords de l’ouest, à Isafjördur. Cette entreprise est spécialisée dans la recherche médicale. C’est dans ce laboratoire que Fertram et son équipe auront l’idée d’utiliser la peau de cabillaud pour en faire des pansements ou des greffons permettant de soigner notamment les grands brulés. Dans un entretien, Fertram dit : “J’ai passé tous les étés de mon enfance en vacances dans les fjords de l’ouest, chez mes grands-parents. Et comme tous les post-adolescents islandais, j’ai enchainé les boulotd d’été dans l’industrie du poisson. IL y a toujours besoin de petites mains dans les usines, et les pires boulots sont toujours pour les petites mains. Rester toute la journée près des machines qui séparent la peau du poisson et nettoyer, nettoyer encore, c’est peut-être ce que j’ai fait de moins agréable dans ma vie... J’avais 15 ans, et plus tard, à 20 ans, je suis parti sur les bâteaux. C’étaient moins pénible et nettement mieux payé. Puis un jour, je me suis demandé ce qu’on avait de plus que les autres en Islande, et j’ai repensé à mes jobs d’été où je ramassais la peau de cabillaud par terre. J’ai étudié l’anatomie de ce poisson et j’ai vite compris qu’en dépit de quelques différences mineures, ses caratéristiques principales (taille des cellules, graisse, élasticité, épiderme) étaient semblebles à celles de la peau humaine. Pour préparer la peau de cabillaud afin de réaliser une greffe, on ne tue pas les poissons, on ne fait que récupérer la peau des produits de la pêche. On trouve des cabillauds partout en Islande, ils sont pêchés de façon durable et on utilise seulement 0,01% de la peau disponible. C’est une ressource quasiment inépuisable pour nous”.

Alors a commencé la quête quasi existencielle et sans fin pour tenter de rencontrer Fertram. Tel un cabillaud nous filant entre les doigts, tout en restant très proche grâce au contact établis et les amis communs qui cherchaient à nous aider, Fertram nous est toujours demeuré inaccessible, nous faisant faux bond jusqu’à la fin en annulant un rendez-vous de la dernière chance. Avec le recul, il me semble que la poursuite de cet homme à travers l’Islande et le monde entier a été plus intéressante qu’une rencontre physique qui aurait probablement été très formelle, nous empêchant de poser des questions dérangeantes. Tout au long du dernier séjour en Islande, en mai 2025, Fertram était au centre de nos préoccupations. Nous imaginions les questions que nous lui poserions, les réponses qu’il nous aurait probablement faites.

L’autre aspect du voyage a été d’observer le regard que chacun avait sur ce qu’il découvrait ou simplement voyait. Ainsi à défaut de voir le monde avec les yeux de Belle Morue, j’ai pu regarder le paysagz à travers les yeux d’un géomorphologue. Tout d’un coup, un paysage qui pouvait n’être pour moi qu’un décor ou me renvoyer à des moments passés dans ces mêmes lieux prenaient vie et un million d’année devenait alors une seconde. En voyant le paysage à trav ers les yeux de Samuel Etienne, tout était mouvement; des. détails infimes dévoilaient non seulement une histoire passée mais aussi en cours. Le regard de Dominique et Tania avaient pour moi une qualité encore plus rare, celle de la première fois car c’était pour chacune d’entre elles la première fois qu’elles vivaient une telle expérience. Il y a toujours une nostalgie à voir par les yeux d’une autre personne ce qui nous est devenu trop familier pour être encore source d’émerveillement.

Il a fallu aussi commencer à penser au rendu de cette expérience. Ne pas avoir l’accès à un atelier durant tous ces moments passés ensemble, un mieu - je pourrais dire un lieu à soi, une certaine zone de confort - a été une expérience nouvelle. Comment construire quelque chose à partir de sensations diffuses, d’informations glanées à gauche et à droite, avec pour fil conducteur une quête très ténue, en ligne de mire : Belle Morue, question beauté vitale dans un des plus beaux paysages, tellement beau, tellement irréel, à couper le souffle, à ne plus désirer d’autre que de s’adonner à sa contermplation, passant du sublime au dangereux, venteux, inaccueillant au possible mais toujours inoubliable. Cette posture non choisie mais désirée d’artiste nomade, prenant des notes tous azimuts, sans savoir ce qui pourrait vraiment être utile au projet, remettant finalement tout en question chaque jour, n’a pas toujours été facile ni agréable? Encore aujourd’hui, alors que le temps est au bilan, je ne sais toujours pas dans quelle direction aller. Ce qui est évident, c’est l’importance pour moi qu’a eu ce moment de vie qui m’éloignait d’une certaine manière de ma partique et me faisait me rapprocher des études scientifiques de terrain.

Au détour d’une bibliothèque islandaise, la figure de Joseph Gaimard a ressurgi. Ce naturaliste françaos av ait comme domaine de prédilection les voyages d’études autour du monde etp lus précisemment en Scandinavie, en Islande et au Groenland dans les années 1835-1839. Dans ces confins nordiques, son voyage se décompose en quatre campagnes d’été successives et se centre rapidement sur l’exploration de l’Islande. Un vaste programme scientifique est établi portant sur l’histoire naturelle, la geologie, la médecine, la météorologie, la physique, l’astronomie, les langues et les littératures. Comme nous, il est financé par la France pour mener à bien ses explorations. Les cvonséquences économiques des voyages de Paul Gaimard seront visibles 10 ans après, avec le début des campagnes de pêche à la morue pour les Français à partir de 1850. Ce qui ressort aussi du travail des explorateurs français, c’est la proximité des représentations irréelles qu’ils font de l’Islande avec celles fantasmées de Jules Verne et son voyage au centre de la terre. Le roman est lui aussi postérieur aux voyages de Gaimard. 

Notre expérience du monde de Belle Morue par le biais du voyage, a été en partie développée dans deux publications, les penzines, qui rendent compte de différents moments, tel un journal de bord, de nos découvertes au jour le jour. Bouvard et pécuchet ne sont pas loin mais c’est clairement une option assumée. Se pose alors laquestion du motif. Que peindre ? Je me suis intéressé aux inombrables représentations de Belle Morue, signe incontestable de son importance depuis la fin du 15ème siècle. On retrouve en effet des motifs de Belle Morue sur les monnaies, des peintures, des blasons des drapeaux, des enseignes, des sculptures en bois, en métal, sur des caisses ou même des logos. Alors il a fallu passer à l’acte et produire de nouvelles choses . De nouveaux motifs. Quelle expérience tirer quand le travail artistique de plkus de trente ans se résume à une errance, celle d’un. aveugle cherchant  un chemin à tâtons. Comment assumer le peu de résultat, les défaillances face àl’effort à fournir ? Alors, suivant le chemin de l’un de mes compagnons d’infortunes, j’ai tout d’abord choisi les contenants. En voyage, on emporte des valise, j’en ai trouvé dans lesquelles j’ai mis ce que j’avais de plus précieux, à savoir mes notes, les photocopies des documents trouvés au cours de ces campagnes, des gouaches réalisées sur des serviettes en papier et quelque chose d’autre, moins clair, des sortes de leporello et de rouleaux  d’environ 10 mètres de long chacuns sur lesquels j’ai peint des motifs, sorte de journal abstrait de mon ressenti. Ces oeuvres, au nombre de trois fonctionnent, tout comme les gouaches sur papier, comme des réceptacles de sensations, de moments volés, de réminiscences d’images, de sismographes enregistrant mes pensées, ce travail pictural remplaçant mon impossibilité à verbaliser ces découvertes. 

Il me faut aussi revenir à Belle Morue et les extraterrestres présents dès le titre.  Cela vient de la lecture d’un article écrit par Roger Pol-Droit paru en 1999 dans le journal le Monde faisant la critiquje d’un livre de Mark Kurlansky, intitulé en anglais “Cod” (morue). Le critique retient de la lecture que la morue est tellement étrange dans son comportement comme la ponte pour chaque femelle adulte de plus de cinq millions d’oeufs flottant en période de reproduction ou son incapacité à se défendre si ce dangereux prédateur est attaqué, ce qui rend sa pêche terriblement facile qu’imaginer une rencontre entre belle morue et des extraterrestres ne serait pas forcément si étrange que cela. Je me suis dit alors qu’une image immortalisant cette rencontre improbable aurait été la bienvenue pour illustrer ces propos. J’ai pensé à un dessin mais la difficulé à imaginer à quoi pourrait ressembler un extraterrestre qui ne sortirait pas d’une production hollywoodienne m’a d’emblée découragé.

Ce pourrait être une piste à suivre.